Bilan du CDT

Le Continental Divide Trail, un bilan.

 

 

 

Les milliers de kilomètres du Continental Divide Trail aux USA sont bien plus qu'un exploit sportif: au-delà de paysages fantastiques vierges de présence humaine, le CDT et les cinq mois de marche sont l'occasion d'un voyage intérieur pour déchainer la joie qui dort en chacun.

 

 

 

Le CDT est présenté comme le grand frère sauvage du PCT: 4 à 5.000 km du Mexique au Canada en suivant la ligne de partage des eaux du continent américain à travers 25 forêts domaniales, 21 réserves naturelles et 3 parcs nationaux. Beaucoup moins fréquenté que le PCT (600 marcheurs annuels contre plus de 6.000 sur le PCT), le CDT comporte quelques sections sans chemins et de multiples itinéraires possibles. C'est un parcours de montagnes et de déserts, le plus souvent au-dessus de 2.500m et allant jusqu'à 4.350m.

 

La sélection des modes de ravitaillement et leur emplacement, la navigation, le choix des variantes et la recherche des points d'eau présentent un défi pour lequel il convient d'être préparé: le CDT n'est pas un chemin de débutant et la plupart des marcheurs qui s'y engagent ont déjà une ou plusieurs longues marches à leur actif et sont adepte de l'ultraléger qui seul permet de durer.

 

Ceci dit, la légende dépasse désormais la réalité: si le CDT a été un parcours sauvage il y a quelques années, lorsque seule une cinquantaine de fondus s'y lançait, ce n'est plus tout à fait vrai: les efforts, à mon avis mal placés, de l'association CDTC pour baliser le parcours, le partage d'une partie du chemin avec le Colorado Trail, beaucoup plus apprivoisé, et le simple passage de près de 600 marcheurs par an rendent  la navigation assez facile. Reste que les étapes comptent souvent plus de 150 km en autonomie, que la montagne peut être rude et que l'eau est souvent rare.

 

Et d'abord pourquoi le faire? La question est évidente, la réponse l'est moins. Défi d'un parcours de plus de 4.000Km dans des paysages grandioses? oui, sans doute mais l'attrait principal du CDT réside pour moi en l'espace immense qu'offre l'Amérique et la possibilité d'y marcher des jours entiers sans rencontrer âme qui vive, d'y effectuer le voyage intérieur que cette durée et cette solitude autorisent. Ces étendues de nature vierge n'existent plus en Europe et cela justifie à mes yeux de se rendre aux USA.

 

Alors, PCT ou CDT, que choisir? Pour un marcheur qui débute sur de très longs itinéraires, je pense que le PCT est plus indiqué car tout de même plus facile tout en étant fabuleusement beau.

 

Pour un marcheur confirmé.... j'hésite, mais je crois que je conseillerai le CDT malgré quelques parties peu intéressantes qui gagnent à être sautées. En effet, pour ma part, le nombre plus réduit de marcheurs (1/10ème par rapport au PCT!) et l'aspect plus sauvage de l'itinéraire sont déterminants. Mais si ces arguments vous touchent, dépêchez-vous: le CDT est en train de connaître la même augmentation fulgurante de sa fréquentation que le PCT et d'ici quelques années, il y a fort à parier qu'il sera parcouru par des milliers de marcheurs.

 

Ayant mis longtemps à me remettre d'un PCT parcouru d'une traite en 2016, j'avais décidé dès l'origine de faire le CDT sur deux ans, en 2018 et 2019. Parti de la frontière mexicaine vers le nord en 2018, j'ai dû inverser le sens de marche en 2019 à cause de l'abondance de la neige dans le Colorado cette année là et me rendre à la frontière canadienne pour me diriger vers le sud.

 

Non, je ne vais pas vous dérouler ici toutes les étapes ni vous parler de préparation et de logistique: trop long. Les curieux iront regarder mon site www.sahibvoyageur.fr qui, j'espère, vous donnera plus qu'aucune narration l'envie de vous lancer dans l'aventure et vous fournira les outils nécessaires. Juste dire la magie du désert sous le regard de pierre d'un iguane vert, les oxydes éclatants du Colorado, la marche dans le ciel le long de crêtes dentelées, épuisantes et magnifiques, les forêts profondes ou calcinées, les à-pics, les étendues de granit semées de lacs, les plaines d'altitude au calme de monastère, les tapis de fleurs, les vallées oubliées des hommes et la gentillesse des Américains rencontrés.

 

Je voudrais surtout partager un état d'esprit car, pour moi, une telle marche n'est certainement pas la recherche d'un exploit sportif ou un défi à relever: se serait rabaisser un révélateur de vie au rang d'adjuvant d'égo et passer à côté de la magie. Le CDT, c'est autre chose.

 

Le vécu d'une telle expérience est unique à chaque personne, évidemment. Pour ma part, à 65 ans et après une opération au rein pour cancer début 2019, je reviens empreint d'un sentiment de sérénité, d'une joie tranquille peu différenciable du bonheur.

 

 

Certes la fin de la première moitié, en 2018, fut difficile en raison de la maladie et le début de la deuxième, en 2019, à cause d'une préparation physique insuffisante et des conditions météo, mais ce sont là des données  qui nous sont imposées et que nous ne maîtrisons pas: il nous appartient par contre de ne pas les laisser nous affecter en les chargeant d'un contenu émotionnel négatif. Nous sommes, nous devons être maîtres des émotions dont nous investissons les événements qui nous frappent. Maladie, âge, conditions extérieures ne sont qu'un cadre neutre dans lequel notre liberté, notre joie s'épanouit pour peu que l'on choisisse de ne pas se laisser guider par les réponses socialement convenues que l'entourage nous impose par mimétisme. La marche au long cours, par sa lenteur, sa durée, la répétition infinie d'un geste simple, nous mène à une forme de méditation ambulante si on lui en laisse la chance. Se déploie alors en nous la réalisation que nous sommes libres, libres non au regard des contraintes extérieures, mais, plus important, face aux réponses que ces contraintes éveillent en nous.

 

Alors, tu ne râles jamais quand tu es trempé, crevé, malade? Oh si... au début, par reflexe. Puis vient la réalisation que j'y suis par choix, que c'est une chance, que je peux arrêter à la prochaine étape si je veux. Ce qui m'est imposé n'atteint que mon corps et je décide, moi seul, de la façon dont je vais accepter tel ou tel événement. Alors non, j'en bave peut être, mais je ne râle plus; au pire, dans les moments difficiles, j'attends, j'attends que les choses se tassent, que la fatigue recule, que la pluie s'arrête car, n'est-ce-pas, après la pluie le beau temps.

 

 

Si jamais je parviens à la sagesse, je pourrais certes éprouver la même joie sans quitter mon fauteuil: j'y travaille, mais, en attendant, je n'ai trouvé que la marche au long cours pour induire ce sentiment de dépouillement, de libération et d'épanouissement: avec mes quelques 5 kg sur le dos et un peu de nourriture et d'eau, je n'ai besoin de rien, je ne suis distrait par rien tandis le battement des pas me répète que l'essentiel est déjà en nous et que tout supplément ne fera qu'attiser une soif de biens matériels autoalimentée, inextinguible et finalement source de frustration. Pas "toujours plus", juste "mieux".

 

 

Dix heures de marche par jour, c'est beaucoup sans stimuli extérieurs  (je n'écoute ni musique ni podcast), mais le temps n'est jamais pesant. L'esprit vagabonde, le plus souvent sans fil bien défini, un peu comme dans un rêve où un rien, un son, fera prendre la tangente à notre errance. Le souffle coordonné aux pas dans les montées, un pas expiration, un pas inspiration, ralentit le rythme et le rend compatible avec une continuité qui finit par raréfier les arrêts, devenus des interludes nécessaires mais malvenus.

 

 

La fatigue du soir seule rend l'arrêt souhaité. On peut alors profiter d'un calme apaisé que meublent les routines du camp à établir, de la faim à satisfaire. Tout juste s'agit-il d'être attentif aux douleurs de dos qui dénotent un mauvais réglage du sac, aux douleurs de pieds et de genoux qui indiquent un problème de chaussure. Par contre, au bout de 6 à 8 semaines, une fatigue de fond peut s'installer, plus discrète, qui sape en sous-main. Si on la néglige, peu à peu tout devient difficile, chaque jour devient dur, le plaisir s'efface, le chemin se transforme en lutte où le seul but est d'avancer. La lassitude mentale, issue de la fatigue, apparaît alors et nous interroge sur le pourquoi de cette aventure. Renoncer? non, simplement s'imposer une halte tous les 8-10 jours, que l'on sente la fatigue ou pas.

 

 

Le repos est indispensable pour durer; il est attendu avec impatience, mais démange quelques heures plus tard. Car marcher devient l'état naturel du randonneur, nécessaire, indispensable au bonheur: la marche au long cours mène, si on ne se défend pas, à l'épuisement, à la rupture, au  dégoût du chemin. Il faut se poser parfois pour laisser l'émerveillement du chemin reprendre le dessus. Et faire preuve de patience, la simple patience des heures de déprime, de douleur ou de méforme: se dire que tout est transitoire, tout passe et qu'il suffit de continuer à mettre un pied devant l'autre en attendant d'aller mieux. Le temps est un torrent qui dévale les jours de forme, semble stagner en mares boueuses les jours de douleur, mais passe toujours pour peu qu'on l'oublie.

 

 

Je marche seul autant que faire se peut car je trouve la compagnie des autres randonneurs dangereuse. Dangereuse car il est très difficile de ne pas se laisser entrainer à marcher autant qu'eux, aussi vite qu'eux, abandonnant ainsi son propre rythme naturel. Au lieu de jouir de la beauté des paysages, d'entrer dans sa méditation, on devient obnubilé par l'idée qu'un tel est devant, un tel derrière, que je le rattrape presque, et puis non, je ne vais pas m'arrêter parce que je suis suivi et que s'il me dépasse je ne vais plus pouvoir le re-dépasser.... bref, les autres prennent dès lors une place injustifié et parasite qui monopolise l'esprit à coup de banalités.

 

 

J'aime le silence du soir qui tombe, de la nuit qui murmure si doucement, que souligne le passage discret d'un animal, l'envol d'une chouette. L'esprit s'ouvre mieux au coucher du soleil, quand la lassitude de la journée  apaise le besoin d'agir et nous permet d'écouter, de percevoir, de deviner que nous sommes partie d'un tout qui nous dépasse et que c'est bien ainsi.

 

 

 Sortir de sa torpeur au son d'un froissement de la tente et voir le museau d'un biche venue examiner cette forme inhabituelle, guetter un criquet, se perdre dans l'immensité des constellations révélées par l'absence de pollution lumineuse, sentir l'humidité qui tombe, voir le jour qui pointe... qu'est-il besoin d'accompagner ces émerveillements par des commentaires ineptes de banalité? Si nous en avons besoin, c'est par peur, question que l'on entend d'ailleurs souvent: "marcher seul, et vous n'avez pas peur?" Derrière l'évidence d'un possible accident, c'est d'une autre peur qu'il s'agit en réalité, la peur de se retrouver face à soi-même sans le bruit rassurant d'un compagnon dont la fonction principale est nous maintenir à la surface des choses, là où aucune question existentielle ne viendra perturber notre vide.

 

 

Mais justement, la marche, c'est aussi cette possibilité qui nous est offerte de crever la surface du quotidien pour plonger dans des ressentis inhabituels, dérangeants peut-être, mais qui nous laissent entrevoir une autre façon d'être au monde, une façon faite d'appartenance plutôt que d'appropriation, un mode de vie qui puise sa joie dans l'être plutôt que dans l'avoir. Dépouillé du superflu, noyé dans un tout immense et indifférent qui remet ma petite personne à sa place insignifiante, je peux plus facilement trouver mon propre centre, plus facilement réaliser qu'au tréfonds de moi,  je ne dépends que de moi-même.

 

 

N'exagérons pas: parfois, une présence fait du bien, soit qu'une résurgence du monde d'avant la marche nous rende nostalgique, soit que par miracle l'on ait trouvé l'autre idéal qui sait quand se taire, quand poser la question qui nous pousse dans nos retranchements, qui saura décortiquer nos explications pour en déloger les contradictions ou, plus simplement, qui saura écouter nos inquiétudes et se livrer à son tour dans un partage emphatique. L'hôte de passage a cela de merveilleux que sa rencontre fugace et unique nous permet de libérer notre parole et d'exprimer des idées, des sentiments que nous ne voudrions pas nous voir renvoyés à la figure plus tard. Devant cet inconnu que nous ne reverrons jamais, nous pouvons être nous sans fard et sans honte: qu'importe, il est fumée qui disparaît au vent.

 

 

Et puis, il y a ces moments de grâce, ces épiphanies qui nous illuminent sans prévenir au débouché d'un col grandiose ou devant une simple fleur, un vent dans les herbes. Instants magiques où nous sommes submergés par un sentiment de plénitude, une envie de hurler de joie parce que le monde est beau et que, sans pouvoir l'expliquer, nous y participons de tout notre être. Des secondes qui peuvent changer une vie en repoussant vers l'insignifiance les petits tracas du quotidien face à l'immensité de la joie qui nous avons trouvée au détour du chemin, mais qui est sans cesse à notre portée pourvu qu'on en ait conscience.

 

 

N'attendez pas: allez-y.

 


Ce que j'ai fait

 

1ère partie:

  • départ le 22 mai 2018 (trop tard), arrivée à Grand Lake le 23 juillet
  • 1.809  kilomètres réellement marchés (kilomètres de l'itinéraire officiel: 2.195)
  • 53 jours de marche, dont 6 néros (jours avec moins de 20Km)
  • 6 jours de repos complet (zéros)
  • 34Km/jour en moyenne les jours de marche (maximum 45Km/jour)
  • 488h heures de marche,  soit 9h10 par jour et 10h/jour néros exclus
  • 3,7 Km/h de vitesse moyenne et 47.250m de montées.

2ème partie:

  • départ le 14 juin 2019 , arrivée à Grand Lake le 3 septembre
  • 2.429 kilomètres réellement marchés  (kilomètres de l'itinéraire officiel: 2.500)
  • 72 jours de marche, dont 5 néros (jours avec moins de 20Km)
  • 11 jours de repos complet (zéros,  y compris les 5 jours de transit)
  • 34Km en moyenne les jours de marche (maximum 52Km/jour)
  • 603 ,heures de marche, soit 8h15 par jour et 9h/jour néros exclus
  • 4Km/h de vitesse moyenne et 65.990m de montées.

Totaux:

  • 4.289 Kilomètres réels (itinéraire officiel: 4.695 approximativement)
  • 125 jours de marche dont 11 néros
  • 17 jours de repos et de déplacements
  • 34,3 Km et 9h de marche par jour en moyenne.
  • environ 113.000m de montées

 

Le matériel réellement utilisé:

voir la section LOGISTIQUE


Tableau de marche

cases vertes: arrêt le soir à l'étape d'arrivée/ jour de repos (zéro)

cases jaunes:  ravitaillement sur place.

cases bleu: envoi de boites de ravitaillement depuis les villes des cases rouges par USPS ou UPS (parfois obligatoire).

Graphiques des heures de marche et distances en Km

Budget du CDT

Budget large signifie:

  • dates du retour en avion déplacées
  • assurance santé spéciale USA
  • 50 nuits en hébergement payant à environ 75-80$ (prix moyen constaté), c'est à dire à toutes les étapes.
  • 100 repas au restaurant à 15 $ (sans alcool, et on dépasse facilement ces sommes).
  • 20€ de nourriture par jour, c'est à dire avec un repas lyophilisé par jour.

Budget serré signifie:

  • billet d'avion non modifié et premier prix
  • pas d'assurance santé USA (en cas de réel problème, vous allez le sentir passer!)
  • 50 nuits en hébergement payant à environ 75-80 $ (prix moyen constaté). On peut faire encore moins.
  • 33 repas au restaurant à 15 $ sur les presque 50 étapes. C'est dur.
  • 10€ de nourriture par jour: adieu le lyophilisé, bonjour les nouilles chinoises et la semoule, mais c'est faisable.

Ces sommes sont les dépenses courantes durant le voyage. Elles n'incluent pas l'achat ou le remplacement en route de matériel.